Imaginez deux familles, l’une connaît parfaitement le système de santé, sait où se rendre, comment prendre rendez-vous, et possède tous les codes pour effectuer les démarches administratives. L’autre, en situation de précarité, ne sait pas à qui s’adresser en cas de problème de santé, ni quel·le·s professionnel·le·s sont présent·e·s autour d’elle. Devinez laquelle bénéficiera le plus des politiques publiques censées être “universelles” ?
Nos services publics ont pour mission de réduire les inégalités, mais parfois, ils les produisent et les renforcent. Comment des dispositifs pensés pour tous finissent-ils par favoriser ceux et celles qui en ont le moins besoin ?
Ce mécanisme porte un nom : l’effet Matthieu.
Les origines de l’effet Matthieu
L‘effet Matthieu tire son nom d’un passage de l’Évangile selon Saint-Matthieu (13:12) : « On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a ». Cette formule biblique résume un mécanisme d’accumulation des avantages qui traverse les siècles.
C’est le sociologue Robert K. Merton qui, dans les années 1960, a popularisé ce concept dans le milieu académique. À l’origine, Merton l’utilisait pour décrire un phénomène qu’il observait dans les milieux universitaires : la tendance à donner plus de visibilité, de reconnaissance et de moyens aux chercheur·se·s déjà reconnu·e·s, au détriment des scientifiques émergents. Un·e chercheur·se reconnu·e publie un article ? Il sera cité, commenté, diffusé largement. Un·e jeune chercheur·se inconnu·e publie le même type d’article ? Il restera dans l’ombre.
De la recherche universitaire aux inégalités sociales
Aujourd’hui, l’effet Matthieu ne se limite plus aux chercheur·se·s, il s’infiltre aussi dans nos services publics.
Le principe est simple, plus un individu ou une famille cumule des désavantages (précarité économique, isolement social, méconnaissance des codes institutionnels), moins il aura accès aux ressources qui pourraient l’aider. À l’inverse, ceux et celles qui disposent déjà de ressources (éducation, réseau, capital culturel) sauront mobiliser efficacement les services publics, alors qu’ils·elles en ont probablement moins besoin.
Pourtant parfaitement documenté, ce phénomène est rarement pris au sérieux dans la conception des politiques publiques. Pourquoi ? Parce qu’on persiste à croire qu’il suffit de créer des services “ouverts à tous” pour garantir l’égalité d’accès. Pour aller plus loin dans le définition de l’Effet Matthieu, on vous invite à visionner cette vidéo dans laquelle notre directeur de l’innovation, Thomas Delawarde-Saïas, explique son mécanisme :
Les inégalités sociales sous la lunette des sciences humaines – Épisode “L’accès aux services”, avec Thomas Delawarde-Saïas
L’effet Matthieu, un phénomène qui creuse les inégalités
Le paradoxe des besoins et de l’accès aux soins
Comme l’évoque Thomas dans la vidéo ci-dessus, les familles les plus démunies vivent une double peine. Leur santé est plus fragile, leurs besoins sont plus importants, mais paradoxalement, elles fréquentent moins les services de santé. Cette situation amplifie les inégalités.
Une famille en situation de précarité peut faire face à :
- Une méconnaissance du système de santé
- La barrière linguistique
- Une méfiance envers les institutions
- Un sentiment d’illégitimité à demander de l’aide
- …
Pendant ce temps, une famille plus aisée pourra prendre rendez-vous en ligne, se déplacer facilement et saura exactement quel professionnel consulter pour quel besoin.
L’exemple de l’Entretien prénatal précoce (EPP)
L’entretien prénatal précoce (EPP) illustre parfaitement ce mécanisme. Ce dispositif, proposé au premier trimestre de grossesse, permet d’identifier les besoins spécifiques des futures mères et de les orienter vers les services adaptés. Sur le papier, c’est formidable : une occasion unique de prévenir les difficultés et d’accompagner toutes les familles dès le début de la grossesse.
Les familles qui auraient le plus besoin passent entre les mailles du filet
En 2023, 64 % des femmes enceintes ont bénéficié d’un EPP, selon les données du Ministère de la Santé. C’est mieux qu’en 2016, où elles n’étaient que 28,5 %, d’après l’enquête nationale périnatale. Mais cela signifie aussi qu’en 2023 plus d’un tiers des futures mères sont passées à côté de ce rendez-vous pourtant obligatoire.
L’EPP reste particulièrement inaccessible aux femmes les plus précaires, pourtant les plus susceptibles de cumuler des facteurs de vulnérabilité (isolement, violences conjugales, troubles de santé mentale, méconnaissance du système de soins…).
L’enquête nationale périnatale, publiée en 2016, mettait en évidence ces inégalités :
- Près de 30 % des femmes en situation de précarité n’avaient pas bénéficié des huit consultations prénatales recommandées,
- Seulement 18,5 % avaient eu accès à un EPP.
On continue à qualifier ces familles de “difficiles à atteindre”, comme si la responsabilité leur incombait. Ne doit-on pas plutôt admettre que ce sont nos services qui sont difficilement accessibles ?
Disponibilité ne signifie pas accessibilité. Un service peut exister et pourtant rester hors de portée pour une partie de la population.

Quand observe-t-on “l’effet Matthieu” ?
Les programmes universels : une fausse égalité
On peut constater un effet Matthieu principalement quand on lance des politiques universelles sans stratégie d’équité. Chaque fois qu’un programme s’adresse à tout le monde de la même manière, sans prendre en compte les différences de ressources et de capacités d’accès, il favorise systématiquement ceux et celles qui ont déjà les codes.
L’exemple analysé par le laboratoire Epione
Le laboratoire Épione a mené une analyse sur un programme québécois visant à encourager les communautés locales et les familles à adopter des comportements sains en matière d’alimentation et d’activité physique. Le défi était de manger au moins 5 fruits et légumes par jour pendant 5 jours minimum, et de bouger au moins 30 minutes par jour, au moins 5 jours par semaine.
Mais les résultats révèlent une illustration parfaite de l’effet Matthieu. Les municipalités qui se sont inscrites au programme présentent des conditions socioéconomiques nettement plus favorables que celles qui n’y participent pas. Du côté des familles, ce sont les foyers avec un revenu supérieur à 100 000$ qui réussissent le mieux les défis proposés.
Plus un dispositif se veut universel sans mécanisme de compensation, plus l’écart se creuse entre les populations. C’est le résultat prévisible d’une approche qui ignore les inégalités structurelles.
L’universalisme proportionné : la solution pour ne plus laisser personne de côté ?
Apporter des solutions adaptées aux besoins de chacun
L’universalisme proportionné, c’est offrir une base à tous, et davantage à ceux et celles qui ont le plus de besoins.
Il ne s’agit pas d’abandonner l’universalité des services publics mais de maintenir une offre accessible à tous·tes, tout en modulant l’intensité des interventions et en les adaptant aux besoins de chacun·e. Concrètement, cela signifie :
- Proposer des informations à toutes les familles, mais aller activement au contact de celles qui ne viennent pas spontanément
- Offrir un accompagnement à tous, et un suivi renforcé pour ceux qui en ont besoin
- Multiplier les points de contact et les modalités d’accès pour rejoindre différents publics

Une démarche proactive
L’universalisme proportionné implique nécessairement une démarche proactive. Il ne suffit plus d’ouvrir les portes et d’attendre que les familles viennent. Il faut développer des stratégies d’« aller-vers », s’assurer que les services ne sont pas juste là, disponibles, mais qu’ils aillent activement au contact de toutes les familles.
Cette démarche proactive assure à chaque famille le même accès à l’information et aux services disponibles, tout en tenant compte des besoins spécifiques. Elle inverse la logique : au lieu de demander aux familles de s’adapter aux services, ce sont les services qui s’adaptent aux familles.
Conclusion
En continuant à déployer des politiques “universelles” sans réfléchir aux mécanismes qui produisent les inégalités, on perpétue le problème qu’on prétend résoudre.
Il faut accepter que tous·tes les citoyen·ne·s ne soient pas égaux·les face aux services publics, non pas par manque de volonté, mais parce qu’ils ne disposent pas des mêmes ressources pour les mobiliser. Il faut cesser de parler de familles “difficiles à atteindre” et reconnaître qu’on crée des services difficilement accessibles.À l’Agence Kalia, nos démarches s’appuient sur le principe d’universalisme proportionné pour lutter contre les inégalités sociales et de santé et les conséquences de l’effet Matthieu. À travers la démarche Petits pas, Grands pas et l’intervention Ariane, on a à cœur d’accompagner les services publics à mener des interventions plus accessibles et surtout adaptées aux besoins de chacun.

0 commentaires