Imaginez une éponge. Chaque jour, elle absorbe les récits d’enfants maltraité·e·s, les confidences de familles brisées, les situations de danger que vous ne pouvez pas toujours résoudre. Petit à petit, l’éponge se sature. Et quand elle est pleine, elle ne peut plus rien absorber du tout.
Cette image raconte ce que vivent les professionnel·le·s de la protection de l’enfance au quotidien. Ce phénomène a un nom : le traumatisme vicariant. Et il est bien plus répandu qu’on ne le croit.
Mais encore trop souvent, on n’en parle pas, on continue comme si de rien était, on tient… jusqu’à ne plus pouvoir.
Cet article vous aide à comprendre ce qui se passe quand le travail laisse des traces, et explore ce qui peut être fait, individuellement et collectivement.
Traumatisme vicariant : de quoi parle-t-on vraiment ?
Le traumatisme vicariant, aussi appelé traumatisme indirectoupar procuration, a été théorisé dans les années 1990 par deux psychologues américaines, Lisa McCann et Laurie Anne Pearlman. L’idée centrale est simple : lorsqu’un·e professionnel·le s’engage de façon empathique et répétée avec des personnes ayant vécu des traumatismes, il peut développer ses propres symptômes traumatiques.
C’est une réaction humaine, normale, face à des contenus émotionnels qui dépassent ce que le système nerveux peut absorber sans aide.
L’empathie, c’est cette faculté à appréhender profondément l’état émotionnel et cognitif d’autrui, cœur du travail en protection de l’enfance. C’est ce qui vous rend efficace, présent·e, digne de confiance aux yeux des enfants et des familles que vous accompagnez. Mais cette même empathie, sans espace pour souffler, peut devenir une porte d’entrée pour la souffrance des autres. À force de porter les récits de violences, de négligences, d’abus, quelque chose se modifie en vous, votre vision du monde, votre confiance dans les autres, votre sentiment de sécurité.
Ce qui distingue le traumatisme vicariant d’autres formes de souffrance professionnelle, c’est précisément ce caractère structurel et cumulatif. Il ne surgit pas d’un seul événement, il s’installe au fil du temps.
Ne pas confondre avec le burn-out ou la fatigue compassionnelle
Ces trois concepts sont souvent mélangés mais leurs symptômes se recoupent. Les distinguer est utile pour mieux agir.
Le burn-out est principalement lié à la surcharge de travail et aux facteurs organisationnels : trop de dossiers, pas assez de moyens, un management défaillant. Il s’installe progressivement et se caractérise par un épuisement global.
La fatigue compassionnelle se déclenche plus soudainement. Elle survient quand le·la professionnel·le a puisé trop profondément dans ses réserves émotionnelles.
Le traumatisme vicariant, lui, transforme en profondeur les schémas internes d’un·e professionnel·le, sa façon de voir le monde, les autres, et soi-même. C’est une modification durable, pas une simple fatigue passagère. Comme si les traumatismes des personnes accompagnées venaient réécrire quelques pages de votre propre histoire intérieure.
La protection de l’enfance, un terrain particulièrement exposé
En protection de l’enfance, tous les facteurs liés à ces trois affections (burn out, fatigue compassionnelle, traumatisme vicariant). Ainsi, les professionnel·le·s exerçant dans ce secteur sont particulièrement à risque.
Les données ne laissent pas beaucoup de place au doute. Jusqu’à 50 % des travailleurs sociaux présenteraient des symptômes de stress traumatique secondaire, dont une part significative relève du traumatisme vicariant (Bride, 2007 ; Hensel et al., 2015). Et les taux les plus élevés sont systématiquement observés dans les secteurs de la protection de l’enfance, de l’accompagnement des victimes, et du travail auprès des personnes réfugiées ou en psychiatrie. (Droit d’enfance)

Ce n’est pas un hasard puisque ce sont précisément les secteurs où l’exposition aux récits traumatiques est la plus dense et la plus répétée.
Pourquoi ce secteur est-il si vulnérable ?
Les conditions organisationnelles qui amplifient le risque : des équipes en sous-effectif, peu de temps pour souffler entre deux situations, des espaces de supervision insuffisants ou inexistants. Quand un·e professionnel·le n’a pas d’espace institutionnel pour « déposer » ce qu’il porte, pas d’analyse de pratiques, pas de débrief structuré, pas de soutien managérial réel, la charge émotionnelle reste internalisée. Elle se cristallise et finit par modifier, souvent à son insu, sa vision du monde et sa capacité à être pleinement présent·e dans sa pratique.
Quand le corps et l’esprit tirent la sonnette d’alarme
Le traumatisme vicariant est insidieux précisément parce qu’il arrive progressivement. Et si personne n’a mis un nom sur ce qui se passe, on peut facilement attribuer ses troubles à autre chose : un mauvais passage, du surmenage, une période difficile personnelle.
Voici les signaux à connaître pour soi et pour ses collègues.
Les symptômes physiques
- Fatigue persistante qui ne disparaît pas avec le repos
- Troubles du sommeil : insomnies, cauchemars liés aux situations rencontrées
- Maux de tête récurrents, tensions musculaires, troubles digestifs
Les symptômes émotionnels et comportementaux
- Épuisement émotionnel : on n’arrive plus à « ressentir » ou au contraire on est submergé
- Anxiété diffuse, irritabilité, accès de colère
- Baisse de l’estime de soi, sentiment de ne jamais en faire assez
- Comportements compulsifs ou d’évitement
- Isolement progressif des collègues, de la famille, des ami·e·s
- Détresse morale face à des situations qu’on ne peut pas résoudre
Le glissement vers une vision du monde altérée
Progressivement, sans s’en rendre compte, le·la professionnel·le développe une vision plus sombre, plus méfiante, plus pessimiste du monde.
Le sentiment de sécurité s’efface. La confiance dans les institutions, dans les collègues, dans les familles se fragilise. On commence à avoir du mal à distinguer le danger réel du danger imaginé.
C’est une réponse humaine à une exposition répétée à la souffrance, sans suffisamment de ressources pour la gérer.
Les leviers de prévention
La prévention efficace est celle qui agit simultanément sur l’individu, l’équipe et l’institution.
Niveau individuel : prendre soin de soi sans culpabiliser
La première étape, c’est de nommer ce qui se passe. Reconnaître qu’on est affecté·e n’est pas un aveu d’incompétence.
Ensuite, il s’agit de prendre soin de soi, indispensable pour prendre soin des autres :
- Maintenir des activités ressourçantes hors du travail : sport, loisirs créatifs, vie sociale, une activité qui ne laisse pas le travail envahir tout l’espace
- Ne pas rester seul·e avec ce qu’on porte : en parler à des collègues, à un proche de confiance, à un·e professionnel·le si nécessaire
Il est aussi important d’être conscient·e·s de ses propres facteurs de risque : des antécédents personnels de traumatisme peuvent amplifier la résonance émotionnelle avec certaines situations rencontrées dans le cadre professionnel.
Niveau collectif : échanger en équipe
Le travail en protection de l’enfance ne peut pas se faire en silo. Les équipes qui résistent le mieux au traumatisme vicariant sont celles qui ont des espaces réguliers et sécurisés pour parler de ce qu’elles vivent.
La supervision clinique permet à un·e professionnel·le de prendre du recul sur ses pratiques, d’identifier ses réactions émotionnelles et d’ajuster son positionnement. C’est un espace protégé, tenu par un·e professionnel·le extérieure, où l’on peut poser ce qu’on porte sans jugement.
Les groupes d’analyse de pratiques jouent un rôle similaire : ils permettent de travailler collectivement sur des situations complexes, de normaliser les ressentis, et de construire des stratégies communes.
Ces dispositifs ne sont pas des luxes. Ils sont des outils de prévention des risques psychosociaux à part entière.
Niveau institutionnel : soutenir et sécuriser ses équipes
C’est probablement le niveau le plus important et pourtant souvent négligé. Les facteurs organisationnels pèsent autant, sinon plus, que les facteurs individuels dans le développement du traumatisme vicariant.
Une organisation qui protège ses professionnel·le·s, c’est une organisation qui :
- Reconnaît officiellement le traumatisme vicariant comme risque professionnel
- Mettre en place des espaces de ventilation pour permettre aux professionnel·le·s d’échanger en équipe, entre pairs sur leur pratiques et les situations rencontrées
- Forme ses cadres et managers à identifier les signaux d’alerte chez leurs équipes et à accompagner les pros face à cette clinique si dure
- Veille à la charge de travail et évite les situations d’exposition intensive sans période de récupération
- Créer une culture de parole où il est possible de dire « je ne vais pas bien » sans craindre d’être jugé·e ou marginalisé·e
L’absence de soutien institutionnel ne protège personne, elle augmente significativement le risque pour tous.
Être sécurisé·e pour être sécurisant·e
Dans un avion, lors des consigne de sécurité on vous rappelle toujours de mettre votre propre masque à oxygène avant d’aider quelqu’un d’autre. Cela peut sembler contre-intuitif dans nos métiers, où l’on est naturellement porté à vouloir aider les autres en priorité, voir à leur laisser tout notre oxygène.
Mais si vous ne prenez pas soin de vous d’abord, vous ne serez pas en mesure d’aider efficacement ceux qui comptent sur vous.
Il y a une vérité fondamentale au cœur de la protection de l’enfance, que l’on oublie parfois à force d’être centré sur les enfants : on ne peut pas donner ce qu’on n’a pas.
Un·e éducateur·trice épuisé·e, vidé·e, traversé·e par son propre traumatisme vicariant non reconnu, ne peut pas offrir à un enfant la présence sécurisante dont il a besoin. Ce n’est pas une question de volonté ou de dévouement. La sécurité se transmet. Mais elle se construit à chaque maillon de la chaîne.
La démarche “Les Matriochkas” de Kalía
Cette logique est au cœur de la démarche Les Matriochkas, développée par Kalía. Comme ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres, la sécurité dans le secteur de la protection de l’enfance fonctionne par niveaux imbriqués :
- L’enfant est sécurisé·e si…
- Le·la professionnel·le se sent soutenu·e et sécurisé·e par…
- Son encadrement et sa direction, eux·elles-mêmes sécurisé·e·s et porté·e·s par…
- Une vision politique et stratégique claire des élu·e·s.
Cette approche systémique part du principe que renforcer la chaîne de sécurité attachementale, c’est protéger les enfants. Et protéger les enfants, c’est d’abord protéger ceux qui les accompagnent.
Les Matriochkas, c’est la conviction que le bien-être des professionnel·le·s n’est pas un sujet annexe ou un « plus » qu’on s’offrirait quand on a le temps. C’est la condition même d’un accompagnement de qualité, bienveillant et durablement efficace pour les enfants les plus vulnérables.

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