Le terme “dépression postnatale” est entré dans le vocabulaire commun depuis des décennies et pourtant, il passe à côté d’une réalité bien plus complexe. Thomas Delawarde-Saïas, co-dirigeant de l’Agence Kalia, et le pédopsychiatre Dr Romain Dugravier ont publié un article sur le sujet dans la revue “Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence.”
Une étiquette vieille de 50 ans
Depuis 1968, la médecine a cherché à donner un nom, et donc une légitimité, à la souffrance des mères après l’accouchement. Avant ça, on banalisait trop souvent ce que vivaient ces femmes. Mettre des mots dessus, créer des outils de dépistage comme l’échelle d’Edimbourg (EPDS), c’était déjà reconnaître que quelque chose se passait.
Mais voilà le problème, cette approche fonctionne sur un modèle binaire. Soit vous êtes déprimée, soit vous ne l’êtes pas.
Or, la parentalité, c’est rarement aussi tranché. Elle place la très grande majorité des parents sur un spectre de détresse, de la fatigue intense au sentiment d’incompétence, en passant par la solitude profonde ou la peur de ne pas être à la hauteur. Rien de tout ça n’apparaît dans une case à cocher.
L’échelle EPDS se concentre sur l’humeur de la mère. Elle ne dit rien sur la qualité du lien avec le bébé. Elle ne pose pas de questions sur l’isolement social, sur les conflits familiaux réactivés par l’arrivée de l’enfant, sur les remaniements identitaires que traverse un parent. Donc, on évalue des symptômes, mais on passe à côté de l’essentiel.
La parentalité, une nouvelle forme de responsabilités
Quand le bébé réveille de vieilles blessures
Devenir parent, c’est une transformation profonde de soi. Pour certains, cette expérience est structurante, épanouissante, fondatrice. Mais pour d’autres, l’arrivée d’un bébé agit comme un révélateur : elle remonte à la surface des blessures enfouies (manque d’affection dans l’enfance, rejet, solitude).
Dans ces cas-là, poser un diagnostic de “dépression postnatale” et prescrire un antidépresseur ne résoudra rien.
La tension dépendance / indépendance
L’article propose une clé de lecture inspirée de la théorie de l’attachement : la tension entre la dépendance absolue du nourrisson et l’indépendance que certains parents ont construite comme mécanisme de survie.
Imaginez quelqu’un qui, depuis l’enfance, a appris qu’on ne peut compter que sur soi-même. Mais voilà qu’arrive un bébé qui a besoin de tout, tout le temps, sans condition. Pour ce parent-là, cette expérience peut être vécue comme un piège. Pas parce qu’il est mauvais parent. Mais parce que sa propre histoire entre en collision avec les exigences de la parentalité.
C’est ça, la détresse périnatale dans toute sa complexité. Et un questionnaire en dix points ne peut pas le mesurer.

Vers un nouveau regard : la détresse relationnelle périnatale
L’idée centrale de l’article est de remplacer le concept de dépression postnatale par celui de détresse relationnelle périnatale.
Plus qu’un changement de vocabulaire, c’est un changement de regard sur ce qui est en souffrance : non plus seulement le parent, mais le lien parent-enfant.
On ne cherche plus uniquement à savoir si la mère est déprimée. On cherche à comprendre comment la relation se construit ou se bloque.
Contenance et continuité : deux principes pour accompagner autrement
L’article s’appuie sur deux notions clés pour repenser l’accompagnement :
La contenance, d’abord. Il s’agit d’offrir aux parents un espace où leurs émotions sont accueillies sans jugement, où leurs compétences sont reconnues plutôt que leurs déficits pointés du doigt. Des approches comme la thérapie d’interaction parent-enfant ou le travail avec vidéo-feedback vont dans ce sens : elles valorisent ce que le parent sait déjà faire, pour restaurer sa confiance.
La continuité, ensuite. Trop souvent, les familles passent d’un·e professionnel·le à l’autre, répètent leur histoire à chaque étape, subissent des ruptures de suivi entre la maternité, le domicile et les services de santé. Créer une véritable chaîne de sécurité relationnelle c’est s’assurer que l’aide n’arrive pas par fragments isolés, mais forme un accompagnement cohérent.
Ce que ça implique pour les professionnel·le·s et les familles
Si l’on veut vraiment prendre en charge la détresse périnatale, il faut repenser l’organisation des soins. Les auteurs plaident pour une formation des équipes à la théorie de l’attachement, la création d’espaces postnataux accessibles et des figures pivots capables d’accompagner les familles à travers les transitions entre services.
Comme le rappelle Winnicott “un bébé tout seul, ça n’existe pas.”. Des parents isolés, ça ne devrait pas exister non plus.
Pour aller plus loin…
Thomas Delawarde-Saïas et le Dr Romain Dugravier ont animé un webinaire d’une heure sur ce sujet accessible ci-dessous.
Article inspiré de :
Delawarde-Saïas T. & Dugravier R., « De la dépression postnatale à la détresse relationnelle périnatale », Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 2025. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0222961725001369
Delawarde-Saias T., « De la dépression postnatale à la détresse relationnelle : repenser la santé mentale périnatale », The Conversation, 2025. https://theconversation.com/de-la-depression-postnatale-a-la-detresse-relationnelle-repenser-la-sante-mentale-perinatale-266193

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