Violences conjugales : détecter, comprendre et protéger les victimes

Publié le 9 mars 2026

Anne-Marie, Miora, Lizabète, Jacqueline, Liliane, Sandrine, Anaïs… depuis le 1er janvier 2026, 11 femmes sont décédées sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. 

Chaque année en France, des centaines de milliers de femmes et d’enfants vivent dans un climat de peur au sein même de leur foyer. Et pourtant, ces situations restent trop souvent invisibles aux yeux du monde extérieur. En tant que professionnel·le de Protection maternelle et infantile (PMI), vous êtes parmi les rares personnes à croiser régulièrement ces familles dans des moments de vulnérabilité. Vous avez donc un rôle clé, peut-être sans même en être pleinement conscient·e.

Mais comment reconnaître ce qu’on ne sait pas chercher ? Comment aborder le sujet sans brusquer une personne déjà fragilisée ? Et surtout, comment agir de manière efficace et bienveillante ? C’est ce que nous allons explorer dans cet article.

Conflit de couple ou violence conjugale : faire la différence

Quand le désaccord devient emprise

Dans un couple, les tensions sont normales. Deux personnes, deux histoires, deux cultures qui se rencontrent et parfois se heurtent, c’est humain. Mais il existe une ligne très claire entre un conflit de couple et une situation de violence conjugale. Et cette ligne, on a trop tendance à la brouiller.

différences entre conflit et violence conjugale

Ernestine Ronaï, grande figure de la lutte contre les violences faites aux femmes en France, l’exprime très clairement : dans un conflit, il y a du désaccord, certes, mais aussi des compromis, de la négociation, un espace pour que chacun exprime son point de vue. Le conflit se règle par la parole. Dans une situation de violence, en revanche, il n’y a pas de négociation possible. Il y a un rapport de force entre un dominant et un dominé. Les agressions sont régulières. Et la parole de la victime est systématiquement étouffée.

Les mécanismes qui piègent la victime

La violence conjugale ne surgit pas de nulle part et n’est jamais un accident de parcours. Elle s’installe progressivement, parfois imperceptiblement. Ou alors elle éclate soudainement lors d’un moment de bascule : une perte d’emploi, des difficultés financières, un deuil.

Ce qui est redoutable, c’est la mécanique qui se met en place. L’auteur isole la victime de son entourage. Il la dévalorise, jour après jour, jusqu’à ce qu’elle doute d’elle-même. Il inverse la culpabilité : c’est toujours la victime qui est responsable de ce qui lui arrive. Il crée un climat de peur et d’insécurité permanent. Et il fait tout pour se rendre impuni en la faisant passer pour instable ou peu crédible aux yeux des autres.

La victime, de son côté, devient hyper-vigilante. Elle ressent la tension monter chez l’auteur et mobilise toute son énergie pour éviter l’explosion. Elle marche sur des œufs. C’est épuisant. Et c’est précisément ce qu’on lui reproche parfois de ne pas quitter plus tôt sans comprendre à quel point cette emprise psychologique est réelle et paralysante.

Le cycle de la violence conjugale

Les quatre phases

La violence conjugale n’est pas un événement isolé. Elle suit un cycle qui se répète et s’intensifie avec le temps.

  • Phase 1 : le climat de tension. L’ambiance se dégrade. Les petites frictions s’accumulent. La victime le ressent, anticipe, tente de désamorcer.
  • Phase 2 : l’explosion. La violence éclate : coups, insultes, humiliations, menaces, contrainte sexuelle. La victime est en souffrance, ressentant un sentiment de honte et d’impuissance
  • Phase 3 : la justification. L’auteur cherche à minimiser ou à déresponsabiliser. Il rend la victime responsable de ce qu’il vient de faire. « Si tu n’avais pas dit ça… ». La culpabilité naît chez la victime et tente de comprendre jusqu’à pardonner. 
  • Phase 4 : la lune de miel. L’auteur s’excuse, promet de changer, multiplie les attentions. La victime veut y croire en espérant que c’était la dernière fois.

Et puis le cycle recommence. Plus les cycles se resserrent, plus les violences s’intensifient. 

Pourquoi les victimes de violences conjugales restent : déconstruire les idées reçues

« Pourquoi elle ne part pas ? » C’est souvent la première question qu’on se pose. Et c’est la mauvaise question.

Il faut en moyenne sept tentatives de séparation avant qu’une femme quitte définitivement son conjoint violent. Ce chiffre n’est pas le signe d’une faiblesse. C’est le reflet de la complexité de l’emprise, des peurs légitimes (pour elle, pour ses enfants, pour sa situation économique), et du fait que la séparation est souvent le moment le plus dangereux.

Comprendre cela, c’est déjà adopter la bonne posture pour accompagner une victime.

Les formes multiples de la violence conjugale

Quand on parle de violences conjugales, on pense immédiatement aux coups. Mais la violence conjugale, c’est bien plus que ça. Elle peut prendre de nombreuses formes :

  • Violence physique (coups, bousculades, séquestration)
  • Violence psychologique (humiliations, contrôle constant, manipulation)
  • Violence verbale (insultes, cris, dénigrement répété)
  • Violence économique (contrôle total des finances, interdiction de travailler)
  • Violence administrative (confiscation de documents, isolement des démarches)
  • Violence sexuelle (rapports forcés, contrainte)

La cyberviolence, une réalité de plus en plus présente

Aujourd’hui, la violence conjugale ne s’arrête pas aux murs du domicile. Elle se prolonge dans les espaces numériques, souvent de manière invisible. On parle de cyberviolence : insultes et intimidations par messages, revenge porn, sextorsion, mais aussi cyber-surveillance via géolocalisation ou logiciels espions installés à l’insu de la victime.

Cette forme de violence ne connaît pas de trêve. La victime peut être harcelée à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, depuis n’importe quel endroit. La séparation géographique ne met pas fin à ces violences ce qui renforce l’idée que « partir » ne résout pas tout, du moins pas immédiatement.

La situation se complexifie encore davantage lorsqu’il y a des enfants. La communication entre les deux parents reste alors inévitable, et elle peut rapidement devenir une nouvelle porte d’entrée pour le parent violent : insultes glissées entre deux messages pratiques, rabaissements masqués derrière des échanges sur les devoirs ou les rendez-vous médicaux.

Selon une enquête menée par le Centre Hubertine Auclert auprès de 302 femmes survivantes de violences conjugales, 80% reçoivent des insultes répétées par téléphone. Pour protéger les victimes dans ces situations, des solutions commencent à émerger. C’est notamment le cas de l’application TI3RS, créée par Eva Ngallé, elle-même survivante de violences conjugales. TI3RS fonctionne comme une messagerie classique entre parents séparés, avec une différence majeure : un filtre à injures intégré qui garantit des échanges respectueux et sécurisés. Un outil simple, mais qui peut changer profondément le quotidien des victimes contraintes de maintenir un lien avec leur ex-conjoint violent.

Plus d’informations sur l’application TI3RS : https://ti3rs.fr/application/

Professionnel·le·s de PMI en première ligne

Le questionnement systématique : une méthode puissante et accessible

En tant que professionnel·le de PMI, vous rencontrez régulièrement des femmes à des moments-clés de leur vie (grossesse, naissance, suivi de jeunes enfants). Vous avez l’opportunité de créer un espace de confiance où la parole peut se libérer.

Le questionnement systématique consiste à aborder la question des violences conjugales de manière régulière et non stigmatisante, avec toutes les patientes. Pas seulement celles qui « ont l’air » victimes. Parce qu’il n’y a pas de profil type.

Quand vous posez la question, trois scénarios sont possibles.

  • La patiente vous dit qu’elle n’est pas victime, et c’est vrai.
  • Elle saisit l’occasion pour parler pour la première fois.
  • Elle n’est pas encore prête à en parler tout de suite, mais elle sait désormais que cet espace existe, que vous êtes quelqu’un à qui elle pourra parler le moment venu. La porte est ouverte.

La méthode ABCDE du Dr. Antoine Guernion pour repérer les violences conjugales

La méthode ABCDE développé par Dr Antoine Guernion dans sa thèse identifie cinq types de situations propices pour évoquer la question des violences :

  • A comme Arrivée d’une nouvelle patiente
  • B comme Bébé, lors d’une grossesse ou d’une demande d’IVG
  • C comme symptômes Chroniques inexpliqués
  • D comme Dépression, troubles anxieux ou du sommeil
  • E comme signes Évocateurs : ecchymoses, blessures récurrentes, comportement de retrait…

Les outils complémentaires

Pour aller plus loin, des outils complémentaires peuvent venir appuyer cette démarche. Le violentomètre, par exemple, est un support visuel simple qui peut être posé sur un bureau ou mis à disposition en salle d’attente. Il permet à la patiente de situer elle-même sa situation, sans avoir à mettre des mots dessus immédiatement.

Certains départements se sont d’ailleurs emparés de cet outil pour le décliner à des publics spécifiques. C’est le cas du Département de l’Hérault, qui a développé en partenariat avec la CAF une échelle de la violence conjugale en périnatalité

Dans la même logique, des outils d’autoévaluation en ligne méritent d’être connus. C’est notamment le cas d’Opale.care, créé par Vigdis Morisse-Herrera, elle-même survivante de plusieurs années de violences conjugales. Opale.care prend la forme d’un test interactif et confidentiel, qui permet aux victimes d’évaluer leur situation à leur propre rythme et d’accéder directement à une cartographie complète des aides et soutiens disponibles près de chez elles. Un outil sécurisé et accessible qui peut faire toute la différence pour une femme qui n’est pas encore prête à en parler à voix haute.

Plus d’informations sur Opale.care : https://opale.care/

Les enfants, co-victimes trop souvent oubliées

Ce que vivent les enfants exposés aux violences conjugales

Selon l’enquête CVS de 2019, plus de 398 000 enfants sont co-victimes de violences conjugales en France. Ces enfants ne sont pas des témoins passifs. Ce sont des victimes à part entière. En 2024, 7 mineur·e·s sont décédé·e·s dans un contexte de conflit conjugal. C’est aussi 94 mineur·e·s qui sont devenu·e·s orphelin·e·s cette même année à la suite de morts(s) violente(s) au sein du couple (Étude sur les morts violentes au sein du couple – 2024)

Le juge des enfants Édouard Durand affirme qu’un mari violent est un père dangereux. Les conséquences pour l’enfant sont réelles et profondes. Sur le plan psychologique, les neurosciences montrent que la symptomatologie des enfants exposé·e·s aux violences conjugales est comparable à celle des traumatismes de guerre.

Concrètement, cela peut se traduire par des troubles du sommeil, des difficultés alimentaires, une régression dans les apprentissages. Certains enfants semblent trop « sages » comme leur mère, ils apprennent à ne pas faire de vagues. Environ 60 % des enfants victimes développent un syndrome de stress post-traumatique.

Accompagner l’enfant sans en faire un porte-parole

L’un des pièges les plus courants est de laisser l’enfant devenir le porte-parole entre ses deux parents séparés. « Tu diras à ton père/ta mère que… » Cette situation place l’enfant dans un conflit de loyauté insupportable.

Votre rôle est de préserver l’enfant de cette triangulation. Cela passe par un accompagnement pluridisciplinaire et par le soutien actif au parent victime dans son rôle parental. Une victime dévalorisée a besoin qu’on restaure sa compétence de mère ou de père. C’est une partie essentielle du travail d’accompagnement.

Agir avec les bons outils

Comprendre les mécanismes des violences conjugales, c’est indispensable. Mais avoir les outils pour agir dans votre pratique quotidienne, c’est ce qui peut faire la différence sur le terrain.

C’est précisément l’objet de notre formation « Approche préventive fondée sur la relation d’aide en PMI ». Au-delà des apports théoriques, elle vous propose des ressources concrètes. 

Conscient·e·s que le sujet des violences conjugales peut être délicat à aborder, notre formation intègre une « Fiche situation complexe » portant spécifiquement sur cette thématique.

Cet outil offre des clés supplémentaires pour mener l’entretien, poser les bonnes questions, évaluer une situation. et orienter la victime vers les professionnel·le·s adapté·e·s

Vous ne pouvez pas tout changer seul·e, mais vous pouvez ouvrir une porte. Vous pouvez poser la bonne question au bon moment. Vous pouvez être cet·te professionnel·le qui fait sentir à une femme qu’elle n’est pas seule, qu’elle est crue, et qu’il existe des ressources pour l’aider.


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