Le statu quo ou la science de l’entourloupe, par Thomas Delawarde-Saïas

Publié le 9 février 2026

Ce sentiment que quelque chose n’est pas « juste », « honnête », « authentique », vous connaissez ? Notre première impression quand on nous annonce la tenue de nouveaux « états généraux de XXX » ou un énième « livre blanc » sensé remédier à tous les problèmes du monde. Vous voyez ce que je veux dire ?

Des indicateurs en berne

Lorsque l’on observe l’évolution des indicateurs de santé des enfants et des familles, qu’il s’agisse de la prématurité, des écarts de développement, de la précarité maternelle, de l’accès aux services ou des trajectoires en protection de l’enfance, ce qu’on ne peut que constate, c’est que ça ne bouge pas dans le bon sens. Depuis la baisse de la mortalité infantile, entre les années 1940 et 1990, on ne peut pas dire qu’on ait fait la révolution contre les inégalités sociales.

Anatomie du statu quo

Et pour cause : rien n’a vraiment changé. On peut se creuser les méninges longuement sur les raisons de cette stagnation, mais une partie cruciale de la réponse réside dans un phénomène qu’on voit tous, mais qu’on nomme rarement : nos institutions fonctionnent essentiellement à l’énergie du statu quo. Remarquablement efficace pour préserver notre confort et notre irresponsabilité, il génère beaucoup d’activité mais bien peu de transformation structurelle.

Le statu quo, ça n’est pas de l’inertie, loin, de là. C’est une absence chronique de décision, une peur lancinante de l’échec si on changeait quelque chose et, globalement, un manque de volonté, personnelle et institutionnelle.

Comme on dit en québécois, « ça mange quoi en hiver », le statu quo ? C’est un ensemble de processus institutionnels, réunions, plans d’action, diagnostics, formations, communications, chaînes hiérarchiques, qui produisent de la lisibilité, de la conformité, de la rationalisation… mais rarement de la redistribution du pouvoir, de l’équité ou une modification des conditions de vie des familles. Une agitation qui fonctionne comme substitut au changement.

Le glissement des responsabilités

Dans les administrations, la multiplication des comités, des référentiels, des feuilles de route, des chartes et des dispositifs de formation contribue à créer l’impression d’un système en mouvement. Pourtant, cette agitation masque un déplacement de responsabilité : lorsque les structures sont incapables d’évoluer, ce sont les professionnel·le·s que l’on invite à “se former davantage”. On individualise ainsi ce qui relève d’abord de mécanismes systémiques, et l’on confère à la montée en compétence un rôle qui dépasse largement ce que la formation peut raisonnablement accomplir.

Ce glissement permet d’éviter les questions plus dérangeantes : pourquoi certains publics ne sont-ils jamais rejoints ? Pourquoi les dispositifs demeurent-ils si peu accessibles aux familles les plus éloignées ? Pourquoi les stratégies d’équité restent-elles marginales ?

Des politiques publiques qui se prétendent ambitieuses mais qui préfèrent la neutralité. La grenouille et le bœuf.

Sur le plan politique, les slogans de prévention précoce, 1000 premiers jours, parentalité positive, promotion des compétences psychosociales, offrent un langage rassurant, consensuel, qui permet d’afficher une ambition sans remettre en cause les rapports de pouvoir ou les déterminants sociaux qui sous-tendent les inégalités. Ces politiques, en refusant de nommer ce qui produit les écarts (logement, précarité, racisme, inaccessibilité des services, défiance institutionnelle), s’inscrivent parfaitement dans une logique de statu quo : elles mobilisent l’attention sans modifier les conditions structurelles qui façonnent la vie des familles.

Le monde académique n’échappe pas non plus à cette dynamique. L’essor d’une psychologie centrée sur la prédiction, les comportements individuels et la quantification des trajectoires contribue à renforcer une lecture du social où les individus deviennent les unités privilégiées d’analyse, au détriment des conditions d’existence qui génèrent la vulnérabilité. Ce faisant, la production scientifique devient super compatible avec les cadres gestionnaires, et offre aux décideurs des outils qui permettent de catégoriser, de diagnostiquer, de mesurer, mais rarement d’interroger les déterminants politiques, économiques ou institutionnels des inégalités. Pratique non ? Merci les psychologues.

Comment on se sort du statu quo ?

C’est pas facile. Mais il faut s’y coller. Ça a à voir avec la manière dont nous définissons notre responsabilité. Le statu quo se consolide précisément au moment où l’on considère qu’avoir “fait sa part” suffit : on a rédigé un rapport, mené une formation, animé un comité, produit un outil, synthétisé des pratiques.

Or ce qui importe vraiment n’est pas ce que nous faisons, mais ce que nos actions produisent, durablement, dans les conditions de vie des familles et le fonctionnement des institutions.
Lorsque cet impact reste flou, différé ou absent, le risque est de confondre l’activité avec la transformation, et de se satisfaire d’un mouvement dont la finalité est finalement de ne rien déranger.

Reconnaître cela n’est pas agréable, c’est une certitude, d’autant que le statu quo offre souvent un certain confort institutionnel : il protège celles et ceux qui disposent déjà de stabilité, de ressources, d’un capital professionnel, d’un accès privilégié aux espaces décisionnels.
Mais ce privilège, pour légitime qu’il soit, nous oblige à regarder avec lucidité ce que nos pratiques soutiennent, ou évitent.

Les cinq leviers pour sortir du statu quo

Que faire alors, à notre échelle professionnelle ?

L’enjeu n’est pas de demander à chaque professionnel·le d’endosser la responsabilité de réparer le système, ni d’ajouter de nouvelles couches de compétences individuelles à un dispositif qui fonctionne précisément en transférant la charge sur les acteurs et actrices de terrain.

Il s’agit plutôt de :

  • redonner du pouvoir à celles et ceux qui en disposent le moins ;
  • interroger collectivement les règles, plutôt que seulement les pratiques ;
  • dé-naturaliser les catégories qui assignent les familles à des positions (“vulnérables”, “difficiles à atteindre”) ;
  • rendre visibles les angles morts institutionnels, même lorsqu’ils sont dérangeants ;
  • agir en collectif, car l’isolement produit du renoncement là où la mobilisation génère de la force.

Conclusion

Le statu quo n’est ni une fatalité ni une essence des systèmes publics.
C’est une construction sociale à laquelle nous avons toutes et tous, à notre échelle, contribué. La bonne nouvelle, c’est que, tout comme les inégalités, comme ça a été socialement construit, c’est socialement déconstructible, à condition d’en reconnaître les mécanismes et d’agir précisément là où ils se reproduisent.

Même à petite échelle.
Même sans certitude totale.
Même sans garantie immédiate.

Parce que les lignes ne bougeront pas seules. Et parce que, face à des inégalités aussi persistantes, ne pas transformer, c’est déjà prendre position.


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