Comment prévenir le syndrôme du bébé secoué en tant que professionnel·le de santé ?

Publié le 26 janvier 2026

Un choc frontal en voiture à 90 km/h ou une chute libre du 11ème étage d’un immeuble, c’est ce que subit le cerveau d’un nourrisson lorsqu’il est secoué. Plusieurs centaines de bébés [1] subissent ces violences chaque année, et vous, en tant que professionnel·le·s de santé vous êtes en première ligne pour prévenir ces drames. 

Votre position privilégiée auprès des familles fait de vous un·e acteur·rice essentiel·le dans la prévention du syndrome du bébé secoué. Mais comment aborder ce sujet délicat sans paraître accusateur·rice ? Comment transmettre les bons messages au bon moment ? Cet article vous donne toutes les clés pour faire de la prévention efficace.

Comprendre le syndrome du bébé secoué, au-delà des idées reçues

Le terme médical exact pour désigner le syndrome du bébé secoué est “traumatisme crânien non accidentel” (TCNA). Cette appellation souligne le fait que nous parlons d’un acte de maltraitance, un geste volontaire et violent exercé par un·e adulte sur un·e enfant de moins de 2 ans.

Le traumatisme crânien non accidentel entraîne des lésions cérébrales graves chez le nourrisson. Avec des muscles du cou encore fragiles et un cerveau en plein développement, lorsqu’un·e adulte secoue un bébé, son cerveau se déplace violemment à l’intérieur de la boîte crânienne, provoquant des hémorragies, des lésions et des dommages irréversibles pouvant entraîner la mort. 

Les mythes qui persistent

Combien de fois avez-vous entendu dire que jouer à l’avion avec son bébé ou le faire sauter sur ses genoux pourrait causer le syndrome du bébé secoué ? Cette idée reçue est non seulement fausse, mais elle minimise dangereusement la violence réelle du secouement.

Les jeux classiques comme “à dada sur les genoux” ou faire l’avion n’ont absolument rien à voir avec le secouement qui cause un traumatisme crânien. Le secouement responsable du syndrome du bébé secoué est un mouvement violent, rapide, de va-et-vient, où la tête du bébé ballotte sans contrôle. C’est un geste brutal, incomparable aux jeux habituels entre parents et enfants.

Vous constaterez à travers ces deux vidéos que le mouvement de la tête est bien différent.

Adulte secouant un bébé
Adulte jouant avec un bébé

La réalité des chiffres

Plus de 10% des enfants victimes de traumatisme crânien non accidentel décèdent des suites de leurs blessures. [2]

75% des survivant·e·s vivent avec des séquelles à long terme qui transforment radicalement leur vie et celle de leur famille. Parmi ces séquelles, on retrouve :

  • Un retard du développement psychomoteur
  • Des handicaps moteurs 
  • Des troubles cognitifs et des difficultés d’apprentissage
  • Des problèmes de comportement 
  • Un déficit visuel pouvant aller jusqu’à la cécité
  • Un déficit auditif pouvant aller jusqu’à la surdité
  • Des crises d’épilepsie 

Qui sont les auteurs ?

Si vous cherchez un profil psychologique ou sociologique typique de l’adulte qui secoue un enfant, vous ne le trouverez pas. Il n’existe pas de profil type de l’auteur·e.

Le secouement traverse toutes les catégories sociales, tous les niveaux d’éducation, toutes les situations familiales. Cependant, les statistiques révèlent une répartition spécifique. Au sein du couple parental, les pères sont plus souvent auteurs que les mères, ces dernières ne représentant qu’environ 10% des cas. Les assistant·e·s maternel·le·s figurent également parmi les principaux·les auteurs identifiés.

Un·e adulte qui secoue un bébé est avant tout un adulte violent, qui peut manquer de contrôle face à ses émotions. Dans la grande majorité des situations, le secouement se produit à huis clos, dans un espace privé et fermé où il n’y a pas de témoin. 

Comprendre les déclencheurs

Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce ne sont pas forcément les pleurs incessants de l’enfant qui induisent les secouements.

Bien sûr, les pleurs peuvent être un facteur déclencheur, mais la réalité est plus complexe. Des bébés sont secoués alors qu’ils ne pleurent pas particulièrement beaucoup. Un exemple marquant : un papa sourd a secoué son enfant car elle refusait de prendre son biberon. Un bébé peut être secoué simplement parce qu’il n’obéit pas immédiatement à une demande.

Il faut différencier le fait d’être exaspéré par un bébé, ce qui est humain et peut arriver à tous·tes, du geste lui-même qui est d’une extrême violence. Être épuisé·e, frustré·e ou dépassé·e par les pleurs d’un nourrisson est normal. Secouer un bébé ne l’est jamais.

Votre rôle dans la prévention du syndrome du bébé secoué

Le carnet de santé 2025

Au 1er janvier 2025, le carnet de santé en France a intégré des évolutions pour mieux sensibiliser les parents. Cette mise à jour reflète une prise de conscience collective de l’urgence de la prévention du syndrome du bébé secoué.

Le carnet de santé inclut désormais une prévention ciblée sur les risques graves de la période néonatale, notamment le syndrome du bébé secoué. Ces informations sont intégrées dans la partie “Surveillance médicale” du carnet, ce qui légitime et facilite votre démarche préventive.

Lors des examens effectués au cours de la première année de l’enfant, vous êtes invité·e·s à transmettre aux parents des messages de prévention actualisés, adaptés aux besoins spécifiques de chaque période. Ces messages incluent :

  • La position de couchage de l’enfant
  • La prévention de la mort inattendue du nourrisson
  • La prévention du syndrome du bébé secoué

Ce cadre officiel vous donne une légitimité supplémentaire pour aborder ces sujets délicats. Vous n’agissez plus seul·e, le système de santé soutient cette démarche préventive.

Les moments clés pour aborder le sujet

Deux tiers des bébés secoués ont moins de 6 mois. [3] Cette période constitue donc une étape importante pour intensifier vos messages de prévention.

Les premiers mois de vie sont épuisants pour les parents. Le manque de sommeil s’accumule, les pleurs semblent parfois interminables, et la réalité du quotidien avec un nouveau-né peut être bien différente de ce qui était imaginé. C’est précisément pendant cette période de vulnérabilité maximale que votre intervention préventive est davantage nécessaire.

Chaque consultation de suivi durant les six premiers mois représente une opportunité de renforcer le message. Ne la laissez pas passer, même si vous pensez l’avoir déjà évoqué lors de la visite précédente.

Répéter le message

Plus on répète le message, plus il sera retenu. C’est un principe de communication simple mais puissant. Dans le brouillard de fatigue et d’informations qui caractérise les premiers mois de parentalité, un message entendu une seule fois a peu de chances d’être intégré durablement.

Il est également nécessaire que le message soit transmis aux deux parents. Trop souvent, seule la mère est présente aux consultations. Pourtant, sachant que les pères sont statistiquement plus souvent auteurs de secouement, il est essentiel de s’assurer que le message les atteigne également. N’hésitez pas à suggérer que les deux parents soient présents lors de certaines consultations clés, ou à fournir des documents écrits qui pourront être partagés.

Vous pouvez aussi transmettre au parent de la documentation au sujet du syndrôme du bébé secoué, comme le flyer réalisé par l’association France bébé secoué.

Comment aborder le sujet avec les parents ?

Aborder le syndrome du bébé secoué avec des parents est un sujet difficile. Beaucoup de professionnel·le·s de santé ressentent une appréhension légitime, la peur d’être perçu·e·s comme accusateur·rice·s ou de créer un malaise dans la relation de confiance établie avec la famille.

La clé réside dans votre approche. Vous n’accusez personne. Vous ne suggérez pas que ces parents sont susceptibles de secouer leur enfant. Vous leur donnez simplement des informations essentielles et des outils pour traverser les moments difficiles de la parentalité. C’est une démarche de santé publique, pas un jugement personnel.

Faire preuve d’empathie

L’empathie est votre outil le plus puissant dans la prévention du syndrome du bébé secoué. Les parents ont besoin de savoir que leurs émotions sont normales, qu’ils ne sont pas de “mauvais parents” parce qu’ils se sentent parfois dépassé·e·s, frustré·e·s, voire en colère contre leur bébé.

Valider leurs émotions crée un espace sécurisé où les parents peuvent reconnaître leurs difficultés sans honte. 

a man holding a baby in his lap

Messages de prévention à transmettre

Les pleurs sont l’unique moyen de communication du bébé. C’est sa seule façon d’exprimer un besoin, un inconfort, ou parfois simplement de décharger une tension.

Un bébé ne pleure pas pour manipuler, pour embêter ses parents ou par malveillance. Son cerveau n’est tout simplement pas encore capable de ce type de calcul. Il pleure parce que c’est son langage, son seul outil pour interagir avec le monde.

Cette perspective aide à dépersonnaliser les pleurs. Ils ne sont pas dirigés contre les parents, même quand ils semblent interminables et incompréhensibles. Comprendre cela peut réduire la frustration et le sentiment d’impuissance qui accompagnent souvent les crises de pleurs.

Déculpabiliser le parent

Quand un parent se sent exaspéré, dépassé, au bord de perdre le contrôle, rappelez-lui qu’il n’y a aucun danger à laisser pleurer un bébé dans son lit pour prendre le temps de respirer, de se calmer. En revanche, le risque est présent lorsque le bébé reste dans les bras d’un adulte exaspéré et qui pourrait perdre le contrôle.

Ce message déculpabilise l’acte de mettre le bébé de côté quelques minutes. Beaucoup de parents craignent d’être de mauvais parents s’ils laissent leur bébé pleurer.

Encourager la recherche d’aide et de soutien

Présentez la recherche d’aide non pas comme un aveu de faiblesse, mais comme une preuve de responsabilité

Orientez les parents vers des ressources concrètes :

  • L’entourage familial et amical pour des relais ponctuels
  • Les professionnel·le·s de santé (vous-même, sages-femmes, pédiatres, PMI)
  • Les relais parents et les associations locales
  • Les numéros d’écoute disponibles 24h/24

Rappelez également que demander de l’aide peut prendre différentes formes : simplement parler de ses difficultés à un ami, demander à quelqu’un de garder le bébé une heure pour dormir, consulter un·e professionnel·le pour un soutien émotionnel. 

La fiche situation complexe

Kalia met à disposition des professionnel·le·s de PMI les « fiches situations complexes » conçues pour vous donner des clés pour aborder des sujets parfois compliqués à évoquer avec les parents. 

La fiche « Traumatisme Crânien Non Accidentel par secouement » complète une série de sept fiches situations complexes fournies dans la boîte à outils distribuée aux professionnel·le·s formé·e·s à l’Approche préventive fondée sur la Relation d’Aide.

Cette ressource a été élaborée en étroite collaboration avec les associations France Bébé Secoué (présidée par Bertrand Gimonet) et Actions contre les Violences Infantiles (fondée par Aude Lafitte). À l’instar des autres fiches de la série, cet outil est structuré en quatre parties complémentaires :

  • Identifier : définition précise et identification des facteurs de risques.
  • En parler : Des exemples de questions pour aborder avec bienveillance les thématiques des pleurs, de la gestion des émotions et des ressources du parent.
  • Agir : Des conseils pour informer la famille, l’accompagner et évaluer la situation de l’enfant.
  • La grille d’évaluation EFRS : L’outil d’évaluation des facteurs de risque de secouement pour identifier les situations nécessitant une vigilance particulière.

L’objectif de la grille EFRS n’est pas de « noter » les parents, mais de détecter les vulnérabilités pour mieux cibler votre accompagnement. Qu’il s’agisse d’un épuisement extrême, d’une méconnaissance des besoins du nourrisson ou d’un isolement social, repérer ces signaux permet de proposer un suivi rapproché et des ressources adaptées avant que la situation ne devienne critique.

Le violentomètre

Développé par l’association AVI (Actions contre les violences infantiles), le Violentomètre est un outil de sensibilisation indispensable pour la protection des jeunes enfants de 0 à 2 ans. Ce dispositif permet aux adultes d’auto-évaluer la nature de leurs interactions avec le nourrisson et de distinguer les comportements bienveillants des actes potentiellement maltraitants.

Au-delà de la prévention des violences physiques, cet outil a pour mission de dénoncer la banalisation des violences verbales. Il met notamment en lumière l’impact des paroles dévalorisantes ou agressives qui, bien que trop souvent minimisées, constituent aussi des signaux d’alerte, au même titre que les violences physiques.

Conclusion

Chaque année, plusieurs centaines d’enfants sont victimes du syndrome du bébé secoué en France. Chaque conversation que vous initiez sur le syndrome du bébé secoué, même si elle vous semble répétitive ou inconfortable, plante une graine dans l’esprit des parents.

Cette graine germera peut-être un jour, lors d’un moment de crise, quand un parent exaspéré se souviendra de vos mots : “Couchez votre bébé dans son lit et éloignez-vous. Il n’y a aucun danger à ce qu’il pleure dans son lit.” Ces quelques secondes de mémoire pourraient faire la différence entre un enfant secoué et un enfant protégé.

Les outils partagés dans cet article ne sont pas là pour alourdir votre travail, mais pour le faciliter. Ils vous donnent des clés, des grilles d’évaluation pertinentes, le soutien dont vous pourriez avoir besoin pour aborder le sujet avec confiance. 

Cet article est un résumé du webinaire organisé en novembre 2024 avec Aude Lafitte et Bertrand Gimonet “Comprendre le syndrôme du bébé secoué”. Si vous avez été formé·e dans le cadre de Petits pas, Grands pas, le replay est disponible sur le forum :
Si nous ne parvenez pas à vous connecter, contactez Illona à cette adresse : illona@agence-kalia.fr


[1][2] - https://solidarites.gouv.fr/syndrome-du-bebe-secoue-une-maltraitance-qui-peut-etre-mortelle

[3] HAS - https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2017-09/fs_1_bebe_secoue.pdf

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